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Un moderne conte de fée (sans fées)

21

octobre

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ados sous vetements

Il était une fois, un roi qui avait trois filles : Belle, Blanche et Sandre. Malheureusement leur mère mourut en mettant la dernière au monde et le roi se retrouva veuf avec trois filles à élever. Comme il devait s’occuper des affaires du royaume et que celles-ci ne pouvaient attendre (s’occuper d’un royaume nécessite du temps, beaucoup de temps) il ne tarda guère à se trouver une nouvelle épouse via Meetic, laquelle ayant quelque peu trompé le roi sur sa condition vint s’installer auprès de lui, flanquée de deux péronnelles nées d’un précédent mariage de leur mère : Javotte et Anastasie.

La nouvelle épouse, la reine, vit d’un très mauvais œil la présence des filles du roi, ayant déjà fort à faire avec ses deux pétasses qu’elle avait toutefois l’intention d’élever sur un grand pied.

Il se trouva qu’on découvrit un soir, Belle, inanimée dans le grenier du château où elle avait l’habitude de se réfugier depuis l’arrivée de sa belle-mère. On transporta d’urgence Belle en réanimation où personne ne parvint cependant à la réveiller. Curieusement, tous les tests médicaux semblaient indiquer qu’aucune atteinte cérébrale sérieuse n’existait chez elle et pourtant, Belle était impossible à éveiller.

Le roi en fut fort affligé mais il fallait s’occuper des affaires du royaume et celles-ci ne pouvaient attendre.

Quelque temps après, Blanche disparut mystérieusement. En réalité la reine s’était arrangée pour la perdre dans une forêt, espérant que les loups en feraient leur affaire. Malheureusement les loups à notre époque ne sont plus si nombreux et s’ils leur arrivent de dévorer quelques brebis égarées, il ne s’intéresse guère aux humains, ni à leurs enfants. Un couple de petites gens qui passait par là, entendit des cris d’enfants et recueillit chez eux la pauvre Blanche. C’était de petites gens, de très petites gens même, qui vivaient laborieusement au milieu d’autres petites gens : en réalité le genre de petites gens, comme vous et moi, qui sifflent en travaillant, qui attendent le week-end pour faire des apéro barbecue avec leurs copains, bref de la race de ceux qui travaillent plus pour gagner moins.

Blanche fut élevée chaleureusement dans sa nouvelle demeure chez les petites gens. Elle ne manquait de rien, je veux dire qu’elle disposait de l’essentiel : télévision, tablette, consoles de jeux, internet illimité… L’indispensable en tout cas.

Le soir, dans son lit, Blanche rêvait de tout ce qu’elle avait visionné dans la journée, elle rêvait en particulier aux super héros, dotés de super pouvoirs qui sauvait le monde des super desseins de super méchants, bref, elle se disait que quand elle serait grande, elle épouserait un super héros nanti de super pouvoirs et deviendrait à son tour une super héroïne pleine de super pouvoirs.

De la disparition de Blanche, le roi en fut fort affligé, mais il fallait s’occuper des affaires du royaume et celles-ci ne pouvaient attendre. La reine sa femme, toujours nantie de ses deux bonnasses qui se pavanaient la journée durant devant leurs nouveaux vêtements, leur maquillage, leurs épilations et leurs projets d’une vie sentimentalo-sexuelle aussi riche qu’abondante, devait encore régler le cas de Sandre, la dernière, qui manifesta rapidement d’intéressantes dispositions, en marge de ses performances scolaires, pour la propreté et le ménage.

La reine se fit fort d’encourager ces louables tendances, d’autant plus qu’elle avait fort à faire, face au désordre incessant que Javotte et Anastasie (déclarées par leur mère à haut potentiel puisqu’elles ne faisaient rien en classe) prenaient plaisir à laisser aussi bien dans leurs chambres que sur la surface cérébrale assez lisse qui leur servait d’encéphale.

Et Sandre avant de se mettre à ses devoirs briquait sa chambre puis celles de ses demi-sœurs qui n’étaient en rien ses sœurs, puis celle de sa belle-mère, la reine, qui quand elle ne passait pas sa journée à manger des sucreries devant des séries télé ou à faire du shopping en ville avec ses copines, ne cessait de poster des selfies sur internet.

Un soir, Sandre, qui grandissait, voulut à son tour aller voir ce qui se passait en ville et ce qui y attirait tant ses demi-sœurs qui n’étaient pas ses sœurs. Elle quitta sans autorisation le château familial et fit du stop pour se rendre en ville où la fête annuelle battait son plein. Un jeune homme qui circulait dans sa citrouille sport back décapotable la fit monter à bord.

À la fête en ville, elle fit tout un tas d’attractions avec lui : la grande roue, les montagnes russes, le palais des glaces… Puis il lui proposa d’aller chez lui. Comme elle refusait, lui demandant de la ramener chez elle, il la viola et la laissa, les habits déchirés, pieds nus, rentrer au château en pleine nuit. Là-bas, elle jura de ne jamais raconter son aventure à personne, après tout elle n’avait qu’à elle à s’en prendre : si elle était restée chez elle à faire ses devoirs et à vérifier l’état immaculé de sa chambre, il ne lui serait rien arrivé de tout ça.

Pendant ce temps-là, Blanche vivait la vie ordinaire d’une jeune fille élevée chez des petites gens, de ceux qui comme vous et moi travaillent plus pour gagner moins : monotonie du collège, ivresse massive les samedis soir, éducation sexuelle sur internet (il y existe tout un tas de vidéos qui expliquent très bien), de la bonne beuh pour se donner le courage de supporter les profs, et défloration à 14 ans dans les toilettes de l’établissement scolaire ; il faut bien que jeunesse se passe. Mais le soir dans son lit, elle se demandait encore quand viendrait enfin son moment à elle : rencontrer un vrai super héros avec des super pouvoirs.

Après l’épisode de la fête en ville, les activités ménagères de Sandre redoublèrent : rien n’était jamais assez propre, rien n’était jamais assez rangé. Sa belle-mère, la reine, n’y trouvait que des avantages et ses demi-sœurs qui n’étaient pas ses sœurs, aussi. Mais il se produisit alors un phénomène étrange : plus Sandre lavait, récurait, époussetait, blanchissait, meilleures étaient ses performances en classe et surtout : plus elle rétrécissait. Hé oui ! Sandre s’était étrangement mise à rétrécir, d’ailleurs à la mesure de sa belle-mère qui, elle, ne cessait de grossir, à force de s’enfiler des sucreries devant les séries télé. Sandre, rétrécissait tellement, que son père le roi, pourtant bien occupé par les affaires si occupantes du royaume, en fut bien affligé.

On lui fit donc consulter une armada de médicastres qui se penchèrent longuement sur son cas, mais il était visible qu’ils n’y comprenaient rien. En tout cas leurs remèdes aussi variés qu’inattendus n’empêchaient pas Sandre de rétrécir au point que le roi, pourtant si occupé par ses affaires très occupantes, décida de demander lui-même à sa fille, la dernière qui lui restait (la première ne cessait de dormir, la seconde avait disparue) si elle comprenait la raison de ce rétrécissement qui allait la conduire à disparaître à son tour de la vue de tous, et si elle avait un vœu qu’il pourrait essayer d’exaucer afin d’enrayer l’indomptable rétrécissement.

Sandre avoua alors à son père que son unique plaisir était, la nuit, les devoirs faits et le ménage à peu près terminé, de contempler le ciel et particulièrement les étoiles. Elle voulait aller dans une lointaine université poursuivre des études d’étoiles parce qu’il n’y avait que les étoiles qui l’intéressaient vraiment. Aussi commença-t-elle à expliquer au roi la différence entre les naines noires, les géantes bleues, les super géantes rouges, les étoiles à neutron, j’en passe et des meilleures…

Le roi, qui n’y comprenait rien du tout, perçu cependant qu’il fallait permettre à sa fille de poursuivre sa quête des étoiles avant qu’elle n’en devienne trop vite, une à son tour. Et Sandre quitta le château, le roi, son père, la reine, sa belle-mère et les deux chaudasses, ses demi-sœurs qui n’étaient pas ses sœurs.

Blanche, quant à elle, se lassa définitivement des petites gens qui lui servaient de parents : leur manque d’ambition n’était pas digne de ses aspirations. Elle les quitta un jour pour aller conquérir le vaste monde, et se mit à vivoter de petits boulots, en tout cas de quoi s’acheter au moins à manger, de se trouver une chambre ainsi que des substances magiques qui l’aideraient dans sa recherche de supers héros.

Sandre était la meilleure de sa classe à l’université, elle avait presque cessé de rétrécir et pourtant on la voyait à peine. Au bout d’un an elle fit connaissance de Tom, un type un peu comme elle, solitaire et passionné d’étoiles depuis l’enfance. Tom n’aimait que les étoiles et les garçons, mais les garçons, il n’osait pas. Que Tom aime les garçons plaisait à Sandre : lui n’irait pas l’embêter avec des choses triviales et secondaires. Tom et Sandre passaient leur nuit dans les étoiles.

Un jour Blanche en eut assez de se réveiller tous les matins auprès de types dont elle ne connaissait même pas le nom et qui n’étaient pas des super héros, pas des héros du tout d’ailleurs, et dont le pouvoir était toujours dépendant du même instrument qu’ils maniaient bien moins habilement qu’ils ne le laissaient entendre. Elle tenta de mettre fin à ses jours. On l’hospitalisa dans un lieu où elle se retrouva dans la même chambre qu’une fille courageuse et déterminée, Arielle, qu’un accident avait privé de l’usage de ses jambes et qui recevait quotidiennement la visite de son frère, un p’tit gars aux yeux noirs dont le regard la troublait.

Sandre passa sa thèse, là-bas dans la lointaine université, une thèse dont un des membres du jury lui dit qu’il n’y avait pas plus de cent personnes au monde capable de comprendre vraiment ce qu’elle disait, et on lui donna aussitôt un poste prestigieux de chercheuse dans un des plus grands laboratoires spécialisés dans les étoiles. Pourtant le soir quand elle rentre dans son appartement toujours impeccablement rangé, elle est seule. Alors elle sort une bricole du frigo et téléphone longuement à Tom. Ils veulent savoir si un jour ils partiront ensemble vers ces lointaines étoiles dont ils découvrent peu à peu les secrets.

Blanche, une fois la journée terminée, les enfants couchés, se demande dans son lit et dans les bras du p’tit gars, si finalement ce dernier n’est pas son petit héros à elle et rien qu’à elle, en tout cas le pouvoir de ses yeux noirs continue de la troubler.

Le roi reste le roi, tout à ses occupations bien occupantes.

La reine, elle, a fini par exploser : trop de sucre, de graisse, de sédentarité. Elle est maintenant dans une institution spécialisée assise toute la journée sur son lit, la bouche ouverte, hagarde, un œil ouvert, un œil fermé.

Heureusement ses deux radasses de fille ont magnifiquement réussi. Javotte est devenue une star des réseaux sociaux, tout le monde la suit. Chacun connait ses moindres faits et gestes et ses propos les plus anodins sont commentés. Elle a successivement vécu avec un rappeur, un footballeur, et un animateur télé. Ce dernier a fini par lui casser la gueule. Mais elle s’en moque : l’assurance paiera, elle se fera refaire les dents mieux qu’avant, elle s’est déjà tellement fait refaire de choses, et en plus tout le monde la plaint. Bien sûr, il lui arrive de penser qu’on ne l’aime pas ou qu’on ne l’a jamais vraiment aimée, mais ça n’a pas d’importance, ce qui est important c’est qu’on s’intéresse à elle. Anastasie a fait un beau mariage avec un homme très riche qui n’est jamais là : elle trompe son ennui en le trompant avec ses amis, elle boit comme un trou.

Et Belle alors, que devient-elle ? Hé oui, Belle ? Et bien Belle, aux dernières nouvelles, dort toujours. Personne n’a, jusque-là, réussi à la réveiller. Que voulez-vous : il y a des gens qui aiment dormir leur vie.

Mais puisqu’on arrive à la fin de cette histoire : « et les garçons dans tout ça, me direz-vous, pourquoi vous ne parlez pas des garçons ? »  Pour l’instant les garçons ont une occupation essentielle : ils jouent au foot !

 

(Texte écrit pour les 50 ans de SOS Amitié)

  1. Bonjour. Je suis une ancienne écoutante de SOS Amitié et étais présente ce samedi 20 octobre à la Maison du Tourisme. J’avais fort apprécié votre texte, tant pour le texte en lui-même, votre écriture aussi, que pour le symbolisme que j’ai trouvé vraiment fort. J’avais demandé à Marie-Do Deligny de se procurer votre texte et de me le transférer. Je viens donc de le relire et y ai trouvé tout autant d’intérêt. Bravo à vous et merci. Annie

  2. merci d’avoir publié votre texte. je l’avais écouté, mais de le relire sera, pour moi, bénéfique. écoutant à sosa.

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