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Politique Organo-Psychique 2

1

novembre

insomnie

«Soigner. Donner des soins,
c’est aussi une politique.
Cela peut être fait avec une rigueur
dont la douceur est l’enveloppe essentielle.
Une attention exquise à la vie
que l’on veille et surveille.
Une précision constante.
Une sorte d’élégance dans les actes,
une présence et une légèreté,
une prévision et une sorte de perception
très éveillée qui observe les moindres signes.
C’est une sorte d’œuvre, de poème
(et qui n’a jamais été écrit),
que la sollicitude intelligente compose.»

Paul Valéry (« Politique organo-psychique »)

 

« Se changer les idées »

C’est le terme qui convient, concernant « Controverse » le dialogue récemment paru (le Seuil) entre Alain Badiou et Jean-Claude Milner. La divergence entre eux deux (le premier se dit platonicien, le second épicurien), qui se veut très marquée, apparaitra au lecteur commun que je suis, comme assez modeste si ce n’est le scepticisme politique de JCM et l’engagement communiste d’AB. Des concepts comme celui de l’Universalité (c’est à dire ce qui chez l’homme dans son action ou ses actes mérite d’être universalisé, ou non) et celui du « nom juif », sont les plus roboratifs et questionnant. Il y aurait en particulier pour JCM une spécificité de l’identité juive qui se déclinerait à la première personne (alors que les identités courantes, je suis « Français »…, se déclineraient à la troisième,  et les insultes à la seconde) qui place les Juifs dans une situation spécifique de constante « déterritorialisation » pour parler comme Deleuze, et de décentrement, puisque leur identité n’est jamais gagée par un tiers comme dans le cas de « je suis français » où l’identité française est validée par l’état civil de l’état français. Ce fait explique pour JCM la position paradoxale de l’état d’Israël, ce que conteste AB.

Mais une grande partie de cette controverse s’appuie sur la question politique. Les deux auteurs ont fait historiquement partie de la Gauche Prolétarienne et se sont enthousiasmés pour la Révolution Culturelle de Mao, dont on sent, pour AB, qu’il ne reconnaît l’échec que du bout des lèvres, tant, pour ce dernier, les interrogations sur ce qui pourrait entrainer une vraie révolution communiste sont intenses.

Il y a malgré tout, dans ce livre et chez chacun des auteurs, une sorte d’esthétisme de la pensée, au sens où ils paraissent en tant qu’intellectuels, se tenir à une telle distance du commun, affirmer une telle volonté de rupture avec toute doxa, en particulier politique, qu’on voit mal comment ils pourraient emporter l’adhésion des foules ou même leur servir d’un quelconque repère, et ce d’autant plus qu’ils ruinent les concepts classiques de « révolution » ou encore de « prolétariat ». On sent AB fasciné par certains types de tyrans : Robespierre, Saint Just, Lénine, Mao, on le sent aussi fasciné par la Commune de Paris qui reste pour lui la grande aventure de libération prolétarienne sans pour autant qu’il y ait une réelle analyse de tout ces échecs, si ce n’est pour avancer que l’échec soviétique est avant tout celui d’avoir confondu l’état et le communisme sans se soucier au contraire de le disjoindre, ce qu’aurait tenté Mao avec sa Révolution Culturelle…

Car la vraie question est là, que souligne JCM quand il dit s’être replié sur une position politique minimale celle de la « survie des corps » (position évidemment très insuffisante pour AB), « survie des corps » qui prémunit à l’avance contre tout massacre, fut-ce à des fins révolutionnaires, (même si les deux se retrouvent sur l’idée que la politique commence là où on pose par principe le refus de la destruction physique de l’autre). La vraie question est là : comment trouver une autre « manière d’échange » que ce qu’AB appelle le capitalo-parlementarisme ? Il ne la voit que dans l’avènement du communisme qui reste pour lui et avec Marx, l’horizon de la fin de l’Histoire, sans pour autant en dessiner aucunement la voie, les deux auteurs se retrouvant pour affirmer se montrer attentifs aux initiatives locales et audacieuses, surtout si elles ne viennent pas du monde occidental. En effet, ils déclinent le mouvement des Indignés (il faut s’indigner sur quelque chose de précis dans un lieu donné) ou les alternatives écologiques. On notera au passage qu’AB voit dans la nécessaire fusion de la France et de l’Allemagne le seul espoir de redonner une force à la construction européenne (thématique assez étonnante de la part d’un auteur qui se targue d’être très à distance de la politique commune)…

La Parti Communiste a joué en France jusqu’à la chute du Mur, un rôle d’ « extériorité interne » formant avec le capitalisme une alternative et représentant à la fois une forme d’espoir et une propédeutique à celle-ci (par la dimension éducative et formatrice qu’il exerçait). Pour AB et JCM, plus rien de tel ne subsiste désormais, au point qu’ils évoquent une forme, peut être durable, de transition historique, très vaguement définie.

C’est là je crois où ils se trompent. Le communisme, en tout cas sa déclinaison soviétique et tout ce qu’elle a longuement représenté pour le monde occidental et capitaliste,  en terme à la fois de fascination, d’adversaire, de contre modèle, a désormais été remplacée par le fondamentalisme religieux et pas seulement son avatar islamique même si celui-ci est devenu une force politique (et étatique) majeure. Le fondamentalisme chrétien ou juif est également en train de ressurgir même s’il est moins « évident ». Car qu’y-a-t-il derrière les révolutions arabes si ce n’est les islamistes ? Qu’y-a-t-il au Pakistan, en Afghanistan et demain en Syrie, qu’est ce que tentent encore de contenir les dictatures d’Asie Centrale, si ce n’est ce même fondamentalisme religieux qui ne se situe certes pas sur le terrain économique mais qui combat farouchement les valeurs occidentales : son athéisme (à défaut de laïcité) son goût excessif du profit et de la prédation financière surtout vis à vis des états les plus pauvres dont les richesses sont allègrement pillées, son « éthique » de la jouissance et, comble de l’horreur pour tous les fondamentalismes religieux, la reconnaissance de la jouissance féminine non uniquement tournée vers la fonction reproductrice. Le fondamentalisme religieux s’installe aussi dans les pays occidentaux, dans les cités, dans certaines communes, et prend en charge, comme autrefois le Parti Communiste, mais dans une autre direction, l’éducation des jeunes, s’enracinant sur une certaine misère sociale. Les fondamentalistes religieux ne sont pas des disciples de Marx et ne veulent pas libérer économiquement l’homme pour le renvoyer à lui-même sans qu’il exploite son semblable, ils veulent au contraire le soumettre à Dieu, car pour eux, Seul Dieu est en mesure d’instaurer un ordre terrestre. Si les démocraties occidentales se sont en grande partie installées, chacune à leur manière, sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat, le fondamentalisme religieux prône exactement l’inverse. On peut considérer qu’il s’agit là du retour à l’obscurantisme du Moyen-Age, il n’empêche : le fondamentalisme religieux semble chaque jour gagner du terrain. A l’extrême, il est même possible que ces arguments ne soient que la vitrine d’un combat qui veut que là où il y a une pensée, il est une autre pensée pour la combattre, que là où il est une action, il nait une autre action pour s’y opposer et que le fondamentalisme religieux n’a pu prendre cette place que parce que l’espoir communiste et en particulier tiers-mondiste s’est effondré avec lui. Si tel est le cas, si le fondamentalisme religieux devient bien l’adversaire par excellence de la démocratie occidentale telle que nous la connaissons, alors le communisme n’aura été et peut être ne serait, comme Marx l’avait du reste lui-même prédit, que l’horizon du capitalisme et sa visée ultime, plus que son altérité. Le communisme aurait moins valeur d’universalité comme le pense AB mais resterait au contraire très référé à l’histoire de la démocratie occidentale, et d’elle seule.

 

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