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Politique Organo-Psychique : lieu d’échange sur la médecine, la santé, la psychopathologie des adolescents… et des autres. 1

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novembre

insomnie

 

«Soigner. Donner des soins,
c’est aussi une politique.
Cela peut être fait avec une rigueur
dont la douceur est l’enveloppe essentielle.
Une attention exquise à la vie
que l’on veille et surveille.
Une précision constante.
Une sorte d’élégance dans les actes,
une présence et une légèreté,
une prévision et une sorte de perception
très éveillée qui observe les moindres signes.
C’est une sorte d’œuvre, de poème
(et qui n’a jamais été écrit),
que la sollicitude intelligente compose.»

Paul Valéry (« Politique organo-psychique »)

 

 

 

Un certain nombre de gens viennent faire une demande de psychothérapie avec la plainte suivante : « je n’arrive plus à gérer », ou encore déclarent qu’ils veulent faire un travail sur eux pour apprendre  » à gérer leurs émotions »…

Il est étonnant de voir à quel point et à notre insu, nous sommes aliénés par le monde dans lequel nous vivons. Le terme « gérer », employé maintenant à toutes les sauces, est directement issu du vocabulaire managérial. Ce « management » responsable de tant de souffrance au travail qui consiste à rationaliser les procédures humaines comme on rationalise la production et la distribution des marchandises. Traiter l’humain comme de la marchandise semble le but ultime du management. Les entreprises, mais maintenant aussi l’hôpital et les lieux de soin sont envahis par les « procédures », les « évaluations », les accréditations, les « managements participatifs » et autres fétiches qui ne font que renforcer le contrôle sur les individus et les asservir à des tâches routinières et paperassières où pour se prémunir de toute erreur, on écrase toute spontanéité et toute créativité. Chaque jour la médecine devient un peu plus celle de la maladie et un peu moins celle du malade. En psychiatrie, la rareté des moyens conduit à une pauvreté humaine et relationnelle accablante. Il y a des institutions pour adolescent où, faute de moyens, on remplace par des caméras, le personnel manquant… Comment faire toujours plus avec moins ?, telle est la devise du management.

Pour toutes ces raisons j’ai refusé dans le cadre de la nouvelle convention médicale le volet dit « paiement à la performance  » (P4P)

Il est urgent de ne plus apprendre à gérer ses émotions.

Lire à ce sujet le petit livre d’Etienne Rodin : « l’horreur managériale »

°°°°°°°

Une amie me disait récemment s’être consolée de son sentiment d’insuffisance, après avoir lu la phrase d’une infirmière qui disait que « l’on était jamais à la hauteur de la tâche, mais que c’était la tâche qui vous élevait ».

Oui, l’on n’est pas à la hauteur, jamais, et ceux qui croient l’être sont proches de l’abîme. Mais il y a dans cet esprit gestionnaire qui rôde un peu partout en ce moment et y compris dans la médecine, cette illusion. Dans leur esprit, tous ces programmes qualités, toutes ces vérifications incessantes, toutes ces procédures administratives auxquels nous sommes soumis, arriveraient à nous faire penser que l’on est en passe de parvenir à être à la hauteur de la tâche, pourvu que l’on s’acquitte de toutes les formalités requises. La médecine a fait d’immenses progrès techniques, il ne revient à rien de le nier, et ces techniques sont onéreuses et, comme toujours, l’argent est rare. Mais sommes nous mieux soignés ? Je veux dire : vivons nous mieux, plus heureux ? Plus apaisés ? A quoi sert-il de prolonger la vie dans des lieux de relégation où les vieillards entassés sont seuls, désespérément seuls ?

Vivons nous mieux ? Ou plutôt : vivons nous le mieux possible ? Les programmes qualité dans les cantines ont eu pour effet de nous faire manger des aliments irréprochables d’un point de vue bactérien mais fades, sans saveur, sans goût…

Il faut lire le livre étincelant du philosophe allemand Hartmut Rosa « Aliénation et accélération ». il explique que notre monde actuel, notre « modernité tardive », est pris dans un système d’accélération constant qui ne nous met pas seulement loin de la hauteur de notre tâche mais qui la rend en réalité impossible. Le système capitaliste a développé une compétitivité telle, ente les êtres humains, que notre monde ne cesse de s’accélérer, l’espace de se vider, le temps de nous manquer, les relations humaines de se précariser. La course au « progrès » nous avale et nous aliène, sapant sournoisement les fondations de la promesse d’autonomie que constitue l’idéal démocratique : « Les réformes politiques du XXI° siècles ne servent pas à améliorer les conditions sociales et à modeler la politique selon des buts culturels et sociaux définis démocratiquement. Le but presque unique de l’organisation politique est plutôt de maintenir ou de rendre les sociétés compétitives, de soutenir leurs capacités à l’accélération. Les réformes sont donc justifiées comme des « adaptations nécessaires » à des besoins structurels. Le changement politique est défendu par la menace que sinon – si nous ne baissons pas les impôts ou si nous n’ouvrons pas la voie aux manipulations génétiques – nous commençons par chuter, puis nous resterons en retrait, renvoyés à un état de pénurie et de totale pauvreté. » (p.112).

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Lu dans le Quotidien du Médecin du mardi 25 septembre les propositions de Jacques Touzard, directeur d’hôpital et membre d’un « think tank » bien nommé « Hôpital Responsable » (!), pour « combattre d’urgence la surcapacité hospitalière ». Il s’agit entre autres de « revoir d’urgence et d’adapter » le statut de la fonction publique, réduire le nombre de cadres infirmiers (statut créé en partie par l’administration pour contrebalancer le pouvoir médical) et également de « sortir le pouvoir médical de l’appareil décisionnel hospitalier public ».

C’est peut être d’urgence les directeurs d’hôpitaux qu’il faudrait sortir avant que l’on ne se retrouve avec l’hôpital sans soignant et  sans malade, d’ailleurs. Ainsi les fantasmes gestionnaires pourront fonctionner sans entrave et pour reprendre ici quelques mots de l’article en question, on pourra sans difficulté  »avoir la main sur la masse salariale » tout en faisant parfaitement fonctionner « une chaîne de production qui s’appelle le soin » Faut-il y ajouter d’autres commentaires ?

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