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L’adoption, à l’adolescence

18

octobre

3

adoption

 

Notre héritage n’est précédé d’aucun testament (R. Char)

 

Il y a un malaise dans l’adoption contemporaine et l’adolescence en pointe le moment critique. Les parents eux-mêmes redoutent cette période au cours de laquelle leur adolescent va leur demander des comptes sur son adoption et surtout la justification qu’ils vont devoir produire. Une double tension surgit de cette exigence : « avez-vous eu raison de m’adopter ? » « Avons-nous eu raison finalement de t’adopter ? » Et le conflit, presque inévitable, va surgir de ces deux questions, d’autant plus vif qu’elles ne seront pas explicites.

Pourtant ce conflit à sa nécessité : il est une solution à la crise et il est de l’intérêt de chacun des protagonistes qu’il ait élaboré pour lui-même des réponses à ces Interrogations.

Car ce qui est nouveau dans le monde contemporain, ce n’est pas le renouvellement du problème de l’adoption, il est peu probable qu’il ait beaucoup changé au fil du temps : on a toujours adopté des enfants. Ce qui a changé, c’est la façon dont notre société conçoit la filiation. Et ce qui est important, c’est que la manière dont une société construit ses processus de filiation influe directement sur le processus d’adoption.

Le malaise dans l’adoption est donc le produit à la fois d’une interrogation classique à l’adolescence sur sa filiation et la rencontre de cette interrogation avec un certain désarroi social concernant cette même filiation.

 

ADOPTION ET FILIATION

Rappelons d’abord cette banalité : l’adoption concerne tous les enfants sans exception. Il n’y a pas d’enfants qui n’aient à être adoptés. C’est là un principe humain et éthologique. L’entrée d’un nouvel arrivant dans la communauté de ses semblables, passe par une acceptation de celui-ci, par une reconnaissance de son appartenance à la communauté. Ce processus de reconnaissance, les anthropologues l’ont bien mis en évidence dans tout ce que l’on peut appeler « civilisation », est traditionnellement long, voire prend la vie entière. Il est localisé au début à un ou deux individus (habituellement les parents) et s’étend progressivement à la mesure  de la croissance de l’enfant. Dans notre système culturel, à la famille, succède l’école, le collège, le lycée, l’apprentissage, l’entreprise, pour ne parler que du monde du travail.

Mais cette adoption, au fond infinie (« on ne cesse peut-être pas d’être adopté »), se déploie à partir d’une origine singulière, propre à chaque individu, qui est la filiation. Cela signifie que le nouvel arrivant dans la communauté humaine n’est pas un total inconnu, n’est pas un extraterrestre apparu d’on ne sait où, il va prendre place au sein de la communauté parce que des membres de celle-ci – et il en suffit d’un, au moins d’un -  l’ont voulu et ont préparé cette arrivée.

En réalité, ce vouloir d’au moins un seul est, traditionnellement, classiquement plutôt, le désir de deux, les parents. Mais une seule personne peut adopter à condition que ce ne soit pas une possession à lui seul réservée, mais bien que l’adoption soit également porteuse de celle de la communauté. Il faut pour cela qu’elle ne garde pas pour elle le nouvel arrivant mais qu’au contraire, elle facilite son adoption par d’autres. Ce point est très important, car il signifie que toute adoption est une adoption sociale.

Ceci ne veut pas dire pour autant que toute la communauté adopte tout nouvel arrivant. Si tel était le cas, tout serait simple et aucun conflit au sein de la communauté n’existerait vraiment. Ce qui compte c’est que le nouvel arrivant soit mis dans la position de celui qui, potentiellement, pourra toujours se faire adopter, tout au long de sa vie, par de nouveaux membres de la communauté humaine. Il y a là dans l’adoption,  lors de l’arrivée d’un nouveau membre, le gage d’une promesse.

Le fait que les parents représentent deux traditions différentes, deux origines différentes, deux adoptions différentes, deux sexes différents, etc., sont des éléments de nature à faciliter l’adoption du nouveau venu, ce sont des éléments facilitateurs quant son introduction dans la communauté humaine parce qu’ils ouvrent d’emblée à la diversité,  mais leur absence n’est pas rédhibitoire.

Cet adoption qui commence concrètement dès la naissance, qui se met en route « dès que l’enfant paraît » donne lieu à des manifestations sociales dont il ne faut pas dénier l’importance (faire-part de naissance ou d’arrivée dans la famille, réunions familiales…) Elle introduit à une mythologie particulièrement bien illustrée dans la tradition chrétienne par le Quattrocento, celle de la « présentation de Jésus » comme icône générale de la « présentation de l’enfant ».

Dans l’adoption, les parents de l’enfant (au moins l’un des deux) représentent l’enfant pour les autres membres de la communauté, en particulier les autres parents. Ils présentent l’enfant en représentant leur propre filiation, et ils inscrivent leurs enfants dans leurs lignages. Par cet acte symbolique, ils lui greffent une appartenance en lui imposant une place dans l’histoire à écrire de leur famille.

Cette opération symbolique excède bien évidemment la production biologique d’un enfant par la fusion d’un ovule et d’un spermatozoïde. Elle restitue à cet événement un poids de détermination donnant à la conception et à la naissance une dimension tout à la fois hasardeuse et surdéterminée.

Pour autant le processus d’adoption s’étaye sur l’arrivée au sein de la communauté humaine d’un nouveau corps et ce lien entre le corps et la filiation est bien souvent marqué (circoncisions, scarifications…) ou inscrit sur la peau, en tout cas porté par le corps dans des insignes de la filiation.

Cette dernière, à son tour, parce qu’elle se résout dans le corps, est bien également étayée sur la biologie. La marque naturelle, si l’on veut, de la filiation est biologique. Et en ce sens, le génome est bien une partie de la filiation.

Mais cette filiation, on l’a suffisamment développé plus haut, ne saurait être seulement biologique. La reconnaître uniquement comme telle, on va y revenir, serait manquer toute sa dimension symbolique et la réduire à une production spécifique certes, (tels traits génétiques plutôt que tels autres) mais dépendante d’une idéologie totalitaire de la masse.

Il serait sans doute tout aussi réducteur de ne considérer la filiation que comme un processus purement symbolique et exempt de toute particularité biologique, car l’on se retrouverait alors dans une idéologie purement idéaliste du sujet humain.

Mais il y encore une autre part de la filiation qu’il faut évoquer, c’est sa part fictionnelle. Toute méditation sur les origines conduit celui qui la mène à l’imagination de celle-ci et à sa re-construction. S’interroger sur ses origines, c’est toujours entrer dans l’Histoire et se proposer des histoires. Car l’histoire écrite, l’histoire racontée du moment qu’elle est remise en perspective, qu’elle est mobilisée, prend sa part de fiction et mobilise l’imagination. Pour faire de l’histoire, il faut imaginer. Cette dimension de fiction ne signifie pas pour autant que la filiation soit purement fictive, car l’on peut mentir ou se tromper sur sa filiation. C’est plutôt que la filiation de chacun garde un caractère d’invention qui est propre à sa construction à partir des faits et des récits des autres.

C’est dire que l’adoption quand elle s’incarne  dans le processus de filiation, rend compte d’un dispositif complexe qui n’est rien moins que la matrice à partir de laquelle va se déployer  le destin du sujet, destin qui est tissé de rencontres entre la filiation du sujet et celles de ceux qui vont croiser sa route.

On voit que dans cette acception, l’adoption s’adresse à tous les êtres humains et qu’elle n’est pas la conséquence obligée d’un engendrement. C’est la différence aussi entre la maternité et l’état civil.

 

LE ROMAN FAMILIAL DE L’ADOLESCENT

L’adolescent réclame un droit d’inventaire à l’égard de  sa filiation. Il exige de la connaître, en tout cas de la connaître mieux, et s’imagine également pouvoir en faire le tri et retenir dans celui-ci ce qu’il estime lui convenir.

Il faut ajouter ici que sortir de l’adolescence, c’est se rendre compte que l’héritage n’est pas si facile à repousser, à congédier, voire parfois complètement impossible, et que, comme l’a si bien écrit René Char, cela est d’autant plus difficile que l’héritage en question n’est précédé d’aucun testament[1].

Cela signifie que la filiation est une transmission qui se joue de ceux qui prétendent la contrôler ou la réguler. Nos prédécesseurs n’ont pas choisi ce qu’ils vont nous léguer, eux-mêmes n’ayant pas choisi non plus ce qu’ils ont reçu. Ainsi ce qui importe n’est pas ce que l’on reçoit mais bien ce que l’on fait de ce que l’on reçoit.

Il est rare d’ailleurs qu’on se satisfasse des legs constitués par sa filiation, c’est ainsi que les filiations héroïques ne sont pas les plus simples à assumer : combien d’enfants écrasés par le glorieux passé de leurs ascendants ? Combien seront annihilés par des personnages dont la notoriété est si envahissante qu’elle ne leur laisse aucune place ?

Cette difficulté et cette déception face à la filiation conduisent les intéressés à tenter de s’inventer une nouvelle filiation ou à réécrire l’histoire de celle-ci. C’est ce que Freud a appelé « le roman familial des névrosés »[2].

Face à l’amertume d’une histoire de ses origines, décevante, incertaine ou rebutante, il est tentant, en tirant sur le fonds mégalomaniaque qui sommeille en chacun de nous, de se donner une filiation qui ait quelque panache et quelque grandeur afin de ne pas se retrouver à la place du fils (ou de la fille) de n’importe qui.

Alors peu importe évidemment que nous soyons l’enfant du Prince Charles, de Mick Jagger ou de Ben Laden, pourvu que nous puissions nous reconnaître dans une ascendance apte à venir flatter notre ego et ses attentes.

Malheureusement cette démesure imaginaire – sauf chez le délirant pour laquelle elle prend une conviction identitaire (les délires de filiation sont courants à l‘adolescence) – ne demeure bien souvent qu’une consolation assez légère, impropre en tout cas à nous éviter de faire face à notre propre filiation.

Ce travail de rappropriation de sa filiation est donc le travail de toute une vie ; aussi pourrait-on dire, d’une autre façon, que l’on n’a jamais fini de s’interroger sur la manière dont on a été adopté. Cet infini questionnement s’actualise pour chacun d’entre nous dans l’incessante et inévitable question du désir de reconnaissance,  désir de reconnaissance qui n’a malheureusement qu’un seul débouché : nous ne nous estimons jamais assez reconnu, jamais assez adopté.

L’adaptation à sa filiation débute classiquement à l’adolescence lorsque le sujet humain cesse d’être un enfant, au moment où il prend conscience d’une déception quant à cette filiation : les parents soudainement sortis de l’idéal infantile lui apparaissent  comme ils sont, et ce qu’ils sont ne semble pas formidable. Bien souvent, que cela soit explicite ou non, l’adolescent moyen perçoit ses parents comme de « pauvres types », pauvres types qui ne sont d’ailleurs que l’écho anticipé de ce qu’eux-mêmes pourraient bien devenir un jour, à moins que ce ne soit la façon dont ils se considèrent déjà.

Cette déception, qui est souvent une dépression, provoque des crises (à l’égard des parents évidemment, des proches en situation parentale) et des efforts pour chercher à se rétablir et à s’assurer.

Les solutions trouvées sont variables, souvent transitoires, parfois abruptes : « je n’ai besoin de personne » ou au contraire « sans les copains, je ne peux pas vivre »… Elles produisent des rêves, des fantasmes, des idéalisations, elles remettent en route un imaginaire que la phase de latence avait parfois tempéré, mais elles permettent aussi la recherche de nouvelles figure chez lesquelles on quêtera une reconnaissance et une protection, et par lesquels on tentera même parfois de se faire adopter.

Bien souvent ces solutions sont des écrans jetés sur la filiation autant que des façons de s’en emparer. Le foulard islamique, qui donne lieu à tant de polémiques actuelles, en est un parfait exemple : à la fois voile sur la tradition occidentale du pays d’adoption, masque contre le désir de l’autre en particulier celui de l’autre sexe, et tentative  de se réapproprier un imaginaire traditionnel musulman.

Pour cette raison, l’adolescence est la période des engagements et des rencontres parfois décisives. Mauvaises rencontres, comme on y insiste trop actuellement, quand un pervers profite  de la quête de l’adolescent pour en faire l’objet électif de sa jouissance ; mais aussi bonnes rencontres qui vont décider d’une vocation, d’un engagement, d’une direction de vie.

Ce profond renouveau, à cette époque de l’existence, de la problématique de l’adoption est souvent difficile et douloureux pour les parents qui voient brutalement remis en question non seulement leurs démêlées avec leur propre filiation mais aussi leur désir d’adoption à l’égard de celui ou de celle qui vient tout à coup leur demander des comptes sur la manière dont ils l’ont réalisée. Tout à sa recherche, l’adolescent semble avoir en effet le génie intuitif d’aller interpréter le désir inconscient de ses parents à l’endroit où ceux-ci sont les plus réticents à l’admettre.

 

LA FILIATION CONTEMPORAINE

Mais cette confrontation à la filiation, cette recherche d’adoption, ne tire pas ses ressources du seul huis clos de la cellule familiale, elle s’appuie et surtout s’alimente de la façon dont la communauté s’est organisée pour soutenir et donner sens à l’adoption des nouveaux venus. Et ce soutien n’est pas univoque, il varie avec une société donnée et les grands enjeux idéologiques qui la traverse, lesquels ne seront nullement les mêmes dans une société tribale, traditionnelle ou post-industrielle.

Le monde dans lequel nous vivons est un monde en grande partie sécularisé, qui peine à accepter des transcendances collectives, et s’efforce d’assurer la vérité de ses fondements sur une rationalisation dont le garant ultime est scientifique. En d’autres termes, cette tendance à la collusion du vrai et du juste, qui voudrait par exemple que l’on demande à la science d’éclairer l’éthique, est le reflet d’un imaginaire scientiste du fonctionnement social.

Et ce jugement pèse sur la filiation. Il tend à ne garder de celle-ci que les effets mesurables, vérifiables, comptables, en rejetant ceux qui tiennent du mythe, de l’histoire et de la reconstruction.  Forte de sa méfiance à l’égard de ce qui semble incertain, approximatif ou qui relèverait du témoignage et non de la preuve, notre société tend à dépouiller la filiation de sa part d’imaginaire et de symbolique pour la précipiter dans l’illusion d’un réel mesurable et quantifiable.

En conséquence, notre époque privilégie la part biologique de la filiation.

Les manœuvres que la technique permet maintenant d’opérer sur la conception (procréation médicalement assistée, FIV, manipulations génétiques…) retentissent sur la filiation. Elles maintiennent l’idée que la filiation la plus authentique est la filiation biologique et génétique.

Là où les effets de ces manœuvres sont les plus manifestes, c’est sur la paternité. Le père, le vrai, est devenu le père biologique, parce que la science a les moyens de le prouver et de l’authentifier. Que le père en question n’ait pas reconnu l’enfant, qu’il ne l’ait pas civilement adopté, n’a dès lors plus beaucoup d’importance, puisque l’on peut prouver qu’il est bien l’acteur de la conception. Il aura donc à rendre compte de son acte, ce qui se conclura la plupart du temps, dans notre société, par une transaction en espèces sonnantes et trébuchantes. On n’hésitera donc pas à aller déterrer le cadavre de tel ou tel personnage fameux afin qu’un de ses héritiers prétendus puisse accréditer publiquement son délire de filiation et réclamer ce qu’il estime son dû.

Or le père est bien autre chose qu’un distributeur de spermatozoïdes (et la mère un fournisseur d’ovules) – souvenons-nous ici de la sentence de James Joyce : « la paternité est une fiction légale ».

La loi française récente qui permet aux enfants abandonnés à la naissance par leurs parents biologiques, nés sous X, et donc éventuellement proposés à l’adoption au sens légal du terme, accrédite également cette fascination pour la biologie qui tiendrait lieu du tout de la filiation. Elle leur permet de remonter à leurs origines biologiques, ce qui ne serait pas un mal en soi, si l’on considérait justement que celles-ci ne sont pas le tout de la filiation.

Les vrais parents, ceux qui comptent, seront-ils les parents biologiques, même s’ils n’ont pas voulu adopter cet enfant pour de multiples raisons, ou ceux qui l’ont élevé, nourri, protégé ? C’est devant cette question que les parents adoptifs à notre époque se sentent  discrédités : ils ne sont pas les vrais, les authentiques, les reconnus parce que leurs enfants ne sont pas de leur sang.

On voit comment, pris dans la quête de filiation de l’adolescent en mal de ses origines et dans la déception quasi systématique qu’il rencontre, tout certificat d’authenticité, ici donné avec la caution scientifique, vaudra pour vérité dernière.

On assiste alors à des scènes qui seraient bouffonnes si elles n’étaient pas tragiques : celles de sujets, tels des spectres surgis du passé, venant réclamer, après avoir retrouvé leurs parents biologiques, une adoption que ne leur a pas été autrefois accordée et dont ils pressent le rétablissement, mais dont leurs parents biologiques ne savent que faire. Il est toujours difficile voire impossible de forcer quelqu’un à vous adopter.

Car cette filiation biologique, donnée comme la seule authentique, a aussi des conséquences sociales qui peuvent largement dépasser celles du simple désarroi familial.

Le XX° siècle nous a tragiquement appris ce qu’il découlait d’une idéologie qui s’assurait d’un droit du sang et dans laquelle la seule filiation qui vaille soit une filiation biologique qui, soit dit en passant, était une ineptie scientifique. Une de ses illusions que la science charrie avec elle et qui montre comment il est impossible d’être homme de science sans être pris cependant dans un imaginaire scientifique quel qu’il soit. L’illusion aryenne de l’homme fort, construite contre l’illusion du sang juif pollueur et corrompu, a précipité l’humanité dans une catastrophe sans précédent qui est aussi la conséquence de la réalisation avec tous les moyens techniques et scientifiques possibles de ce qui nous apparaît maintenant comme rien de moins qu’un délire de filiation, une folie biologique.

C’est ce que le juriste Pierre Legendre a justement nommé : la filiation bouchère[3]. Dans ce cadre, rien ne vaut plus que l’origine du sang qui coule dans nos veines et sa pureté, ce serait soi-disant là le gage de notre puissance et de notre avenir (méfions-nous comme la peste des fantasmes de pureté, ils contiennent en eux toutes les prémices d’un nettoyage en grand, c’est-à-dire une épuration)…

Or la filiation est impure par essence au même titre qu’elle est incertaine et approximative. Comment nous allons nous en emparer, ce que nous allons en faire, comment nous allons utiliser les faits, les histoires, les mensonges, les dissimulations dont elle est constituée, voilà encore une fois, avec quoi se file la destinée humaine.

Les démocraties protègent relativement la société des solutions univoques à la problématique de la filiation, mais le danger persiste, car la fascination suscitée par le progrès scientifique autoriserait à penser qu’il est la solution définitive à nos maux et que notre malheur proviendrait du fait que nous n’avons pas encore trouvé la solution technique adaptée à son éradication.

 

L’ADOPTION CULPABILISÉE

Il est presque du destin de l’adopté de contester l’adoptant puisque derrière cette contestation de l’adoption se profilent tous les enjeux de la filiation et de l’inéluctable déception dont elle est porteuse. Cette contestation est inhérente aux mouvements psychiques de l’adolescent qui, découvrant l’héritage dont il est l’ayant droit, s’affole du poids possible et des conséquences de ce legs. Cette contestation, à l’extrême, prend l’allure de la ritournelle connue : « je n’ai pas demandé à vivre ! » Il s’agit là  d’une façon de subordonner totalement l’ensemble de son existence d’enfant au désir d’enfant de ses parents, c’est-à-dire de contester l’adoption à son fondement.

Mais ce qui relève de l’aspect contemporain de l’adoption ce n’est pas la culpabilisation des enfants à l’égard des parents, elle est l’essence même de l’adoption, c’est la forte teneur de culpabilité parentale qui y répond.

Des décennies de psys en tout genre ont appris aux parents l’importance de leur rôle dans l’éducation de leurs enfants. De « mères suffisamment bonnes » en « papas poules », les parents se sont convaincus que les difficultés de leurs enfants avaient d’abord pour cause leur propre défaillance, les renvoyant d’une façon plus ou moins explicite à la responsabilité de la filiation qu’ils assurent à leur progéniture. Cette attitude, qui n’a rien en soi d’irrationnelle, oublie cependant que chacun est toujours aux prises avec les avatars de sa propre filiation et que le déterminisme psychologique est chose fort complexe, trop complexe en tout cas pour entrer dans une simple description des causes et des effets. Contrairement à la sagesse populaire, ce n’est pas toujours parce que « les pères boivent que les enfants trinquent », c’est même parfois la raison pour laquelle ils ne boivent pas où deviennent professeur d’alcoologie..

Seulement la contestation adolescente de la filiation adressée aux parents, tombe à présent sur un terreau fertile où elle ne demandera plus qu’à croître et embellir. Sa croissance se porte d’autant mieux d’ailleurs que les parents sont plus préoccupés de l’éducation de leurs enfants et plus soucieux de leur bien-être (les autres, incapables ou dans le refus de s’en occuper, n’entendant pas ce qui leur est maintenant adressé comme ils n’ont pas entendu le reste).

Ce phénomène s’amplifie encore dans les cas où l’enfant adopté n’est pas l’enfant biologique du couple parental. Car non seulement cet enfant devenu adolescent réalise que les parents dont il découvre les défauts et la vulnérabilité ne sont pas ses « vrais parents », c’est-à-dire ses parents de sang (lesquels, s’il avait vécu auprès d’eux, lui auraient, n’en doutons pas, évité tous les désagréments psychiques auxquels il est à présent confronté), mais il constate en plus que ses reproches sont justifiés puisque ses parents adoptifs font devant lui profil bas ou entreprennent des actions qui avalisent le bien-fondé de sa revendication.

Il est en effet remarquable de constater comme bon nombre de parents « adoptant » sont culpabilisés par leur désir d’adoption, au point que cette culpabilité peut entraver et provoquer l’échec du processus d’adoption lui-même.

Ce sont les pays riches qui adoptent les enfants des pays pauvres. C’est là une réalité sociologique qui est incontestable. Une chose est de déplorer le fait social, une autre, au nom de ce constat, de donner corps à ce fantasme : « mes parents adoptifs m’ont volé (m’ont acheté, m’ont enlevé) à ma vraie famille pour satisfaire leur caprice d’élever un enfant qu’ils n’ont pas été capables de concevoir », fantasme commun marqué de tous les sceaux de l’adolescence tels que nous les avons décrits.

Ce fantasme de vol ou de rapt d’enfant est de temps en temps mis en oeuvre par les parents adoptifs eux-mêmes qui, directement ou par le biais d’associations, paient ou subventionnent les familles biologiques de leurs enfants. Pour généreuse et culpabilisée que soit cette mesure, elle n’en accrédite pas moins la thèse que leur fonction de parent adoptif n’est que supplétive, vicariante et à terme illégitime. Elle cautionne auprès de leurs enfants adoptifs la justesse de leur revendication en y apportant son poids de réalité. Mais elle ne facilite en rien l’élaboration nécessaire de la déception concernant leurs origines. Parfois même, elle l’entrave.

 

Tout cela resterait à verser au dossier déjà lourd de la psychopathologie parentale (la dette d’enfant est un effet de la filiation), si l’adolescent dans sa quête revendicative concernant ses origines avait tout sauf besoin de constater que ses parents accordent du crédit à ce qui reste l’élaboration d’un roman familial, c’est-à-dire, un fantasme. La réalisation d’un fantasme, surtout faite par un autre, a toujours des effets terriblement anxiogènes. L’adolescent, vulnérable comme il est, au moment où il commence à prendre en compte les effets de sa filiation nécessite au contraire une protection psychique apte à faire limite entre le désir et la réalité, le fantasme et sa réalisation.

C’est là que le malaise dans l’adoption contemporaine peut se surmonter : ce qui est demandé aux parents, ce n’est pas d’être de bons parents (ils n’y parviendront jamais pleinement) mais de soutenir leur désir d’être parents, et quoi que leurs enfants viennent leur reprocher, de soutenir et d’affirmer leur désir d’adoption, que cela plaise ou non à ces mêmes enfants.

Et peut-être alors se rendront-ils compte que ces derniers n’en demandaient pas plus.



[1] Char R., « Feuillets d’Hypnos », in Oeuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, 2001.

[2] Freud S.,  (1909), « Le roman familial des névrosés » in Névrose, psychose et perversion, trad. sous la dir. de Laplanche J., P.U.F., Paris, 1973.

[3] Legendre P., Le crime du caporal Lortie, traité sur le père, Fayard, Paris, 1989.

  1. Personnellement mon Fils à était adopté à mon insu, alors que je l’avais reconnu, et lui avais donné mon NOM j’étais jeune, j’étais hospitalisée à St Louis à PARIS, suite à un accident de la route, j’ai pris connaissance du dossier 48Ans, après! Mon Fils ma retrouvée et de mon côté je n’ai jamais pu le retrouver car il avait changer de Nom. Après lecture du dossier remis, en main propre, par ce Fils adorable, que de mensonges, de fausse signatures,

  2. Je désire témoignée sur la cupidité des gens concernant l’adoption de mon Fils, que j’ai mis au monde avec joie, reconnu, il portait mon NOM, je me trouvais sur un lit d’hôpital, j’étais jeune mais responsable. l’adoption plénière, à eu lieu pendant cette période, et mon FILS, à changé de NOM, 48 Ans de souffrances, je n’ai pu le retrouver et pour cause! C’est lui qui ma retrouvée, pour mon plus grand bonheur ! Croyez-vous que je peux saisir la justice afin que mon FILS retrouve mon NOM .MERCI .RESPECTUEUSEMENT.

  3. bonjour, je viens de prendre connaissance de cette tribune.J’ai etee adoptee il y 33 ans .Je suis profondement ECOEUREE de savoir que l’on puisse voler des enfants et qu’en plus on puisse cacher cette verite la dans les medias . Et tout ca pour de l’Argent ……MERCI de temoigner de la Realite . Je suis de tout coeur avec les parents a qui on a arraché leur enfant , et je souhaite sinçerement qu(ils les retrouvent et que ce Scandale parmi les scandales et dont personne n’a le courage de parler ……

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