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Même pas dans tes rêves !

5

mars

dreamy night sky illustration design

On en sait à présent un peu plus sur Anoniris, ce pays mystérieux caché dans les profondeurs himalayennes sur lequel régnait sans partage le souverain Basam-Damdu qui s’enorgueillissait d’être enfin parvenu à créer une société parfaite.

 

I

 

Rappelons d’abord de façon succincte certains faits.

Après avoir sans cesse tourmenté pendant des décennies à la fois ses voisins et son propre peuple au nom de l’exigence d’une société totalement basée sur l’équité et la justice, Anoniris s’est soudain refermé sur lui-même, refusant toute ingérence extérieure, vivant dans une quasi autarcie, limitant ses échanges avec les autres pays à la porte de ses frontières (essentiellement quelques matériaux industriels contre des denrées agricoles), et interdisant toute visite, même diplomatique. Toute personne qui n’ait jamais tenté de s’introduire dans le pays n’en est pas revenu, si bien qu’aucun renseignement n’a pu filtrer pendant près d’un siècle sur un pays dont on ignorait tout, sinon, selon les déclarations de son dirigeant, que « chacun y vivait avec l’autre en parfaite harmonie » et que chacun y recevait « l’exacte part de ce qui lui revenait en fonction de sa propre contribution ». Une société idéale et parfaite, ce que personne cependant hors du pays n’a pu ni constater ni analyser clairement.

Rappelons enfin que ce qui nous en est connu maintenant, n’a pu l’être que parce que deux aventuriers Edgard Blake et Jacob Mortimer, sont parvenus aux prix de risques inouïs à pénétrer Anoniris et à parvenir jusqu’à la cité interdite, lieu du pouvoir suprême de Basam-Damdu et à s’en rendre maitre. Mais, à la suite des combats qui s’y sont déroulés, une partie de la cité a été détruite, en particulier une gigantesque salle de machines dont le fonctionnement exact n’a pu être à ce jour pleinement élucidé. Cette action entraina néanmoins un changement de pouvoir au sein d’Anoniris qui s’ouvrit de nouveau au monde ; ce qui autorisa par la suite, l’accès aux archives du pays et à l’analyse sociale, anthropologique et philosophique de la société Anonirisienne.

 

L’entrée des deux aventuriers dans la cité interdite permit  d’établir avec un degré élevé de probabilités deux choses :

-       La première, c’est qu’en dehors de ses défenseurs situés à sa périphérie, Edgard Blake et Jacob Mortimer découvrirent une cité interdite totalement vide. Son souverain Basam-Damdu en avait disparu ainsi que sa garde rapprochée ou ses serviteurs.  Nul n’a plus retrouvé trace de Basam-Damdu, au point que c’était comme s’il n’avait jamais existé, bien que son culte soit partout dans le pays. Il n’y avait donc plus personne à la tête de l’état.

-       La seconde, c’est que si les destructions consécutives à la pénétration par les deux aventuriers dans la cité interdite, ont porté essentiellement sur la gigantesque salle des machines qui s’y trouvait, nous savons maintenant avec une totale certitude qu’une grande part de la fonction de ces machines consistait à empêcher les citoyens d’Anoniris de rêver.

 

Je n’apprendrai rien à personne en affirmant que ce sont essentiellement les conséquences de ce dernier constat, la suppression de toute possibilité de rêver chez les habitants d’Anoniris, qui ont provoqué discussions et commentaires au sein de la communauté scientifique du monde entier, ce dont je voudrais ici faire un bref résumé.

 

II

 

À la période au cours de laquelle Anoniris n’était pas encore ce qu’elle est devenue pendant un siècle, à l’époque où Basam-Damdu, son dirigeant, existait bel et bien, lui qui ne cessait de provoquer ses voisins et le reste du monde par l’envoi intempestif de missiles, la mise en place d’escarmouches à ses frontières ou de déclarations fracassantes d’hostilité etc., certaines archives retrouvées dans la cité interdite font état d’intenses discussions sur la façon dont il faudrait s’y prendre pour réaliser la société idéale, l’obsession de Basam-Damdu. Une société où chacun aurait son rôle propre, où chacun recevrait le juste fruit de sa peine et cesserait d’en vouloir à l’autre de ce qu’il n’a pas ; une société où l’on reconnaitrait de façon définitive à ses dirigeants la justesse et la sagesse de leurs décisions ; bref une société parfaitement communautaire dans son essence et sa direction. Toutes ces discussions trouvent leur achèvement lorsque lors d’un des conseils des ministres, un des savants du pays, le Dr Septimus, présente un appareil de son invention susceptible d’empêcher les citoyens d’Anoniris de rêver. Comme l’a très bien exprimé lui-même le Dr Septimus : ce n’est pas le rêve en lui-même qu’il faut supprimer chez l’homme (ou chez la femme), mais le désir. Le désir, cette étrange fonction du cerveau humain qui lui fait sans cesse demander ce qu’il n’a pas, se propose d’atteindre des lieux où il ne peut pas aller, rencontrer de gens qui lui sont inaccessibles. Du désir, selon Septimus, découlent tous les maux humains, non seulement la cupidité et l’envie, mais finalement tous les péchés du monde. Pour emporter l’adhésion de Basam-Damdu à son projet, Septimus affirma péremptoirement que la fin du désir mettait aussi fin à la société capitaliste, source de tous les maux de la planète. Mais comme supprimer le désir se révèle très compliqué et passe par l’annihilation complète du cerveau humain, mieux vaut donc s’attaquer à sa mise en forme, sa réalisation imaginaire : supprimons plutôt le rêve, ce qui est rendu possible grâce à un dispositif (dont je passe ici les détails : disons qu’il s’agit juste de supprimer l’onde méga hippocampique) et le reste suivra.

 

Dans les mois qui suivirent cette discussion et sa résolution, il apparait qu’on distribua à l’ensemble des habitants d’Anoniris dès l’âge de 3 ans un appareil de petit format, type livre de poche (qui selon les langues a été traduit de façon différente : Natel, GSM, téléphone portable, smartphone, Mobilnic, etc.,) utilisé à la fois pour communiquer avec autrui, recevoir des informations, des émissions télévisées, des vidéos, mais qui surtout, comme l’analyse de sa structure interne l’a prouvé, relayait, à partir d’un module placé dans la cité interdite, une suppression  constante chez chaque individu de l’onde méga, empêchant ainsi toute capacité de rêver chez les habitants d’Anoniris.

 

Selon les archives retrouvées dans la cité interdite : après cette distribution, tout d’abord rien ne se passa ni ne changea, à la grande colère de Basam-Damdu qui fit exécuter le Dr Septimus. Ce n’est que progressivement que fut constaté une nette amélioration du rendement professionnel, une diminution sensible des conflits entre les citoyens, une volonté accrue de faire le plus consciencieusement son travail, au lieu de chercher tous les prétextes pour tirer au flanc comme à l’ordinaire. Progressivement, s’installa selon les observateurs internes au régime, un ordre social modèle dû en grande partie au fait que chacun exerçait la fonction qui lui était propre ou pour laquelle il était choisi, et s’en suffisait. La délinquance chuta de façon spectaculaire, chacun se contentant de qu’il faisait sans chercher à faire autrement. La police vit ses rangs se clairsemer et fut affectée essentiellement aux frontières, pourchassant impitoyablement tout sujet cherchant à s’immiscer pour une raison quelconque au sein du territoire d’Anoniris, tandis que ses habitants devenaient indifférents aux nouvelles provenant du monde extérieur, nouvelles qui furent ensuite définitivement supprimées.

 

Comme les sociologues occidentaux l’ont bien relevé : Anoniris finit par se figer dans le temps. Plus aucun progrès véritable n’eut lieu d’un point de vue technique. La technique en resta au temps de l’invention du Dr Septimus et de son époque. La société anonirisienne n’évoluait ni ne régressait, elle subsistait telle qu’en elle-même l’éternité la changeait.

 

(Un autre problème se manifesta cependant : les citoyens du pays étaient tellement empressés de travailler qu’ils s’usaient prématurément, tant ils avaient d’appétence professionnelle ! Il fallait donc les tempérer.

Le pouvoir créa alors deux instruments puissants à ces fins. Un réseau de distraction vespéral, Netflic et un réseau social, Toutentoc.

L’analyse à posteriori de ces deux réseaux a montré que leurs contenus étaient totalement créés et gérés par une Intelligence Artificielle, ce qui explique l’interchangeabilité totale des dits contenus.

Pour Netflic : romances, histoires policières dont le coupable est toujours un mauvais travailleur, héroïsation des meilleurs citoyens et surtout culte de Baram-Damdu. Pour Toutentoc ce sont surtout des mots d’ordre donnés par des influenceurs concernant la meilleure façon de réaliser son travail et des conseils d’hygiène qui prédominaient, ainsi que des musiques susceptibles d’accroitre le rendement et de dynamiser le travailleur, toutes créées grâce à l’IA.

Un philosophe occidental a résumé le contenu de ces deux réseaux en les caractérisant avant tout « d’édifiants ».)

 

Un autre aspect de la société concerne le culte absolu, total et unique rendu à Baram-Damdu et sa pensée. Le seul jour chômé de la semaine était dit « le jour de Baram-Damdu », consacré en grande partie à l’étude de sa pensée. Les linguistes occidentaux se sont penchés sur celle-ci. Elle semble également avoir en grande partie été générée par IA à partir des discours anciens du souverain, discours caractérisés par une pauvreté lexicale (afin que chacun soit sensé la comprendre) et par la tautologie des slogans : « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts », « La force permet de tout vaincre » ou bien « la pensée parfaite de Baram-Damdu fabrique une société parfaite » ou encore « la parfaite liberté, c’est le travail parfait » etc. (La réception du Natel à 3 ans était appelée « fête du don humain parfait de Basam-Damdu » et la fête nationale, date anniversaire de l’arrivée au pouvoir de Basam-Damdu, nommée « le jour tant attendu de la perfection ». Quant aux statues de Basam-Damdu, elles se trouvaient à tous les coins de rue, chacun devant évidemment en posséder un exemplaire à son domicile.) Ce culte qui s’est pérennisé dans le temps est d’autant plus intéressant que, comme nous l’avons vu, Basam-Damdu semblait avoir disparu depuis longtemps, mais que sa pensée grâce à l’IA parvenait à donner l’illusion d’un renouvellement.

 

Il y aurait encore beaucoup à dire quant aux mœurs et aux habitus d’un monde qu’un éminent sociologue occidental a remarquablement résumé ainsi : la société parfaite anonirisienne est la réalisation d’un fantasme de fourmilière. Une société dans laquelle chacun à un rôle unique et précis à jouer au profit de l’entretien, et de la pérennisation à l’identique d’un monde au service d’un être unique, tout puissant, indiscutable et indispensable à son fonctionnement.

 

Remarquons encore une chose concernant cette société, un temps devenue intemporelle. Dès lors que fut détruite la machinerie supprimant les rêves ainsi que les IA à l’origine des contenus (de Netflic, Toutentoc et) du culte de Basam-Damdu, leur suppression n’amena dans un premier temps aucun changement notable. Ce n’est que secondairement qu’on détecta des signes de paresse au sein de la population, puis que certains travaux furent délaissés au profit d’activités considérées auparavant comme fondamentalement antisociales : musiques dissidentes, peintures cessant d’être des reproductions de la réalité sociale, émission de propos déviants, caractérisant ce que l’on considérait auparavant comme typiques des « agents de l’étranger »… Progressivement le rendement du travail chuta, la délinquance resurgit et avec elle son lot d’exactions en tout genre. Deux ans après la destruction partielle de la cité interdite, il y eut un coup d’état puis deux, puis trois… des émeutes éclatèrent entre partisans de l’ancien régime de Basam-Damdu et ceux qui n’en voulaient plus. Anoniris chercha de nouveau querelle à ses voisins. Les frontières se rendirent perméables à une foule de gens vécus plus ou moins comme des envahisseurs, il fallut renforcer les effectifs de police, les tribunaux se remplirent ainsi que les prisons. Les partis se disputaient le pouvoir, les gens se disputaient les fonctions, l’homme se mettait à convoiter la femme de son voisin, certains s’arrogeaient des privilèges en escroquant les faibles, l’inégalité sociale devenait flagrante au grand désarroi des plus pauvres…

Un dirigeant occidental résuma la situation par cette phrase devenue célèbre : « Avec la fin du pouvoir de la cité interdite, les habitants d’Anoniris retombèrent finalement dans le bazar humain ordinaire » !

 

III

 

Mais venons-en à l’essentiel.

Si l’ensemble de ces faits semble maintenant parfaitement attesté, les explications concernant le rôle qu’aurait eu la suppression des rêves chez les habitants d’Anoniris et leur fixation quasi définitive dans un modèle social de type fourmilière, est bien plus discuté, au point que personne n’a encore réussi à se mettre d’accord à ce sujet.  À commencer par l’idée qu’en supprimant les rêves, comme l’exprimait le Dr Septimus, on supprimait le désir.

Si nous ne voulons pas discuter ici du fait que le désir serait à la base de l’idée capitaliste comme l’exprimait sans ambages Baram-Damdu, le fait que désir et rêve seraient très étroitement liés et dépendants l’un de l’autre, selon un lieu commun de la langue, est loin de faire l’unanimité. Ce qui fait quasiment l’unanimité en revanche, c’est que le rêve « ne sert pas à rien », n’est pas un simple effet collatéral du fonctionnement cérébral ou une scorie de l’activité de pensée, comme l’atteste ce qu’est devenu Anoniris dès lors qu’on a empêché ses habitants de rêver.

 

Des psychologues, de la mouvance comportementale, ont émis l’idée que les rêves n’abolissent pas le désir mais le rendent simplement mécanique et fonctionnel, dépouillant la pensée de sa part normale d’imaginaire. C’est parce qu’ils perdaient toute imagination que les citoyens d’Anoniris ne se consacraient plus qu’à leur travail devenu la seule tâche digne de leur intérêt.

Une autre école de psychologie a déploré l’usage fait du mot désir, arguant que celui-ci est particulièrement imprécis et recoupe en réalité une pluralité de significations éventuellement contradictoires les unes avec les autres. Il s’agirait de distinguer entre des désirs conscients et ceux qui ne le sont pas, plus complexes et plus tortueux. Mais cette idée basée sur l’existence d’un inconscient qui manipulerait à notre insu nos actes et nos pensées, s’est heurtée à de fortes protestations de la part de la première école de psychologie trouvant qu’il était trop facile et non scientifique d’introduire dans une théorie l’existence même de variables cachées ou encore l’idée d’un ghost in the machine.

 

Un autre aspect de la discussion s’est mis à concerner le rêve lui-même. Qu’appelle-ton rêver ? faut-il distinguer le rêve nocturne qui surprend le rêveur à son réveil avec les rêveries diurnes ou encore avec des objets visés et difficilement atteignables. On en a cependant conclu que méritait véritablement le nom de rêve une production liée au sommeil qui, au réveil surprend le rêveur, y trouvant rarement un sens immédiat et ayant tendance à s’effacer de la conscience avec un très grande rapidité, exigeant toujours du rêveur, dans ces conditions, un effort pour se souvenir (encore que très partiellement) de ses représentations.

 

Car c’est évidemment sur sa figuration, sur ce que le rêve représente, qu’ont porté une majorité de discussions.

Les utilitaristes ont rappelé que le rêve jouait un rôle clef dans les apprentissages, raison pour laquelle dès lors qu’ils ont cessé de rêver les habitants d’Anoniris n’ont plus rien appris se contentant de reproduire à l’identique ce qu’ils avaient appris jusque-là. Le rêve anticipe des scénarios possibles, d’ailleurs souvent désagréables pour préparer le sujet concerné à les subir éventuellement un jour, histoire d’amoindrir le traumatisme qui en résulterait. Se préparer au pire rend le pire moins pire… Comme en témoigne les rêves que ne cessent de ressasser ceux qui ont subi un violent traumatisme émotionnel.

 

Cet usage utilitaire du rêve n’a cependant pas fait l’unanimité. La signification de rêves, car après tout c’est bien de cela dont il s’agissait au fond, ne saurait se limiter à une vague anticipation, mais requiert dans tous les cas une interprétation. C’est là que deux courants fondamentaux se sont affrontés sans qu’aucun ne l’emporte pour autant et sans qu’ils apparaissent réductibles l’un à l’autre.

-       Le premier courant concevait le rêve comme l’annonce d’une manifestation future à élucider. Ce fut le courant des voyants, des médiums et des prophètes. Lire les rêves c’est lire l’avenir de l’homme. Les anonirisiens ne voyant plus l’avenir restaient à jamais figés dans un présent ayant l’allure d’éternité. Ils étaient dans l’incapacité de se projeter dans le futur et n’avaient d’autres possibilités que de tenter d’améliorer un présent immuable, jusqu’à parfaitement le répéter.

-       Le deuxième courant tout au contraire, considérait que c’est dans le passé qu’il fallait aller chercher la signification des rêves. Un passé qui par ce médium nous parle et nous annonce l’essence de ce que nous sommes. Un passé susceptible de nous rappeler nos intentions les plus essentielles et sans doute les plus cachées sous le vernis social. Les Anonirisiens faute d’aller chercher en eux ce qu’ils sont et qui les déterminent, n’ont plus d’autre consistance que de faire et répéter sans relâche leurs gestes mécaniques. Faute de rêves, il se sont déshumanisés et ne sont plus devenus que des robots. La société idéale de Basam-Damdu n’est devenue en réalité qu’une société de robots régie par des robots.

-       Un troisième courant sans opposition franche avec les deux précédents, s’attachait à la figuration du rêve, à sa fugacité et à la sensation d’anxiété voire d’effroi, plus rarement de plaisir que le rêve laisse au rêveur à son réveil. Le rêve, insistaient les tenants de ce troisième courant, nous détourne de nous-même, il fait surgir de l’étrange et de l’étranger en nous, d’où le malaise qu’il suscite. Le rêve nous décentre de nous-même et fait de nous, pour un temps, un autre. C’est lui qui tient le pinceau du peintre, le ciseau du sculpteur, la plume de l’écrivain, l’insolite du philosophe ou les clefs de la partition du musicien, pour peu que tous font l’effort de se sortir de la répétition infinie du même. Ce même dans quoi étaient à jamais plongés les Anonirisiens. Une société sans artiste, sans penseurs, entièrement sous la coupe d’influenceurs sans idées, et de divertissements sans consistance, basés sur des algorithmes rudimentaires. Une société sans créativité parce que le rêve serait à l’origine de toute créativité.

 

IV

 

Beaucoup de théories ont vu le jour à partir des constats réalisés sur la société « parfaite » anonirisienne, mais ce sont essentiellement des variations sur les précédentes ou qui cherchent à les relier entre elles.

Pourtant, il en est une qui ne fut pas la moins contestée, mais qui apparait cependant comme la plus originale. Elle a hérissé beaucoup de gens parce qu’elle partait de l’idée dissidente que l’onde méga du Dr Septimus n’aurait jamais existé, joignant à cette affirmation, l’explication des raisons pour lesquelles Edgar Blake et Jacob Mortimer les deux aventuriers ayant les premiers pénétrés la cité interdite, n’y trouvèrent personne, les lieux étant complètement vides.

Cette théorie a été émise dans un livre devenu au fil du temps une sorte de classique, intitulé Le corps noir de l’être, un ouvrage assez complexe que je vais tenter de résumer brièvement.

 

Soulignons d’abord que ses auteurs, qui ont souhaité garder l’anonymat, estiment qu’il est essentiel de maintenir l’idée du rêve comme non-sens ou comme absurdité, une conception à rebours de toutes celles énoncées plus haut, qui cherchaient toutes, par des procédés différents, à déchiffrer le rêve comme énigme, rébus ou texte initiatique.  En réalité la théorie du corps noir ne nie pas ces dernières approches, mais veut avant tout souligner le caractère d’emblée non sensé du rêve et s’y arrêter un peu.

Là où l’homme cherche partout à donner des significations à ce qu’il pense et fait, le rêve doit d’abord être considéré, je cite, comme « un puit de non-sens », les auteurs insistant sur le fait que c’est d’abord sur ce non-sens qui confine souvent à l’absurdité qu’il convient de réfléchir. Ils en veulent pour preuve la nature essentiellement imagée du rêve, une nature qui s’affadit dès qu’on cherche à la mettre en mot. Une image insistante parfois rémanente, dont on ne trouvera éventuellement un sens, mais seulement dans un deuxième temps, tant cette image se donne d’abord pour elle-même. Quant aux propos, quand il y en a dans le rêve, ils sont en général fragmentaires, quasi néologiques, frappés de perplexité. Le rêve livre des faits et rien d’autre et c’est au rêveur s’il le souhaite, de relier ces faits à une histoire quelconque. Le rêve est donc pour ces auteurs, l’émanation du corps noir de l’être, le concept principal de leur réflexion, qui insiste sur le fait que toute la psyché humaine est centrée par l’équivalent physique des corps noirs, ces objets ayant la particularité d’attirer toute lumière à eux, au point de les rendre indistincts à la vue, et dont on ne peut qu’inférer la présence.  Le corps noir de l’être attire à lui des images, des situations, des sons et des mots vécus par le sujet, les désintègre et les restitue entourés de vide, avec leur part de vide. La présence de ce corps noir centre donc avant tout le sujet humain autour du vide. Un vide impossible à identifier autrement que par sa principale manifestation collatérale : le rêve. Mais, s’empressent d’ajouter les auteurs, « le rêve n’est pas le vide lui-même, c’est de toutes les manifestations psychiques, ce qui s’en approche le plus ». « En réalité, ajoutent-ils plus loin, la pensée, qu’elle soit élevée, commune, banale ou complexe, est une façon de donner forme au vide, de la même façon que le potier élève la glaise qui va constituer son pot autour du vide. » En ce sens la pensée est donc toujours émanation du vide et rempart contre lui. C’est, affirment-ils, « une forme donnée au vide qui conserve une part du vide de sa forme ». Le rêve serait ce qui adhère le plus à cette dernière formule, et c’est la raison pour laquelle il faut d’abord le considérer comme presque vide ou presque le vide lui-même, la fumée évanescente du vide. En d’autres termes, il est représentation de la pensée avant que celle-ci ne devienne captive du langage, ce qui explique que pour tenter d’en conserver une partie, il faut l’enserrer dans le langage.

Car celui qui est en train de rêver est un être sans passé et sans avenir, tout entier dans le présent de ces figures du vide. D’où la solitude insulaire dans laquelle il se retrouve, même si son rêve est peuplé d’autres individus ou de proches qui ne le sont jamais vraiment. C’est pourquoi le rêveur pense moins qu’il n’est pensé, d’où aussi son désarroi au réveil devant l’étrangeté et l’incompréhension première du rêve que celui-ci suscite.

Il va dès lors revenir à chacun de donner sa forme au vide ce qui constituera sa singularité subjective. On peut ainsi toujours s’amuser à interpréter les rêves dans un sens ou dans l’autre et se quereller sur les formes de ces interprétations, poursuivent les auteurs, mais ce qui importe, ce n’est pas sa signification déjà-là, il n’en a pas, mais celle qu’on va lui conférer, peu importe laquelle, pourvu qu’on en fasse quelque chose, quelque chose de singulier, car il n’y a rien de plus singulier que de donner forme au vide, et c’est ce qui fait que quand on façonne un rêve on est au plus près de sa propre singularité.

Ces préliminaires posés, on perçoit que toutes les théories sur l’interprétation des rêves développées ci-dessus se révèlent à la fois justes et fausses, au moins partiellement. Elles valent ce qu’on a décidé de faire de ses rêves et la façon dont nous avons transformé le non-sens du rêve en sens tout court, un processus secondaire donc, et ce qui en a découlé.

Pour illustrer leurs hypothèses, les auteurs du corps noir de l’être reviennent sur le monde d’Anoniris. Pour eux l’onde méga n’a jamais existé mais Septimus, par un procédé qu’on n’a pas encore pleinement élucidé en raison de la destruction quasi-totale de la partie machinique de la cité interdite, est parvenu à inhiber le corps noir de l’être, à le rendre inopérant, transformant ainsi les sujets humains en non sujets, puisque le vide ne centre plus leurs pensées. Ils sont ainsi devenus de simples bêtes de somme, tout justes bonnes à recevoir et exécuter les tâches qui leur sont confiées par les machines de la cité interdite. La société parfaite de Basam-Damdu est ainsi devenue une société d’espèces très inférieures, pour laquelle le sens ne peut exister puisque le non-sens a été supprimé ! Cela a pour conséquence qu’atteindre la perfection ne peut concerner que des formes assez élémentaires de la vie biologique : socialement la fourmilière est effectivement parfaite…

Ainsi même s’ils continuaient à parler, les habitants d’Anoniris étaient devenus simplement incapables de penser. C’est la raison pour laquelle, contrairement à ce qui a été écrit par un grand nombre de commentateurs, cette société évoluait. Elle évoluait vers l’insignifiance et l’absence de pensée en général. Le monde parfait d’Anoniris était un monde où tout langage devenait progressivement inutile puisque la répétition constituait son seul monde de pensée, et où tout finalement était inutile, sauf le travail pour le travail dans la plus totale absurdité. D’où la conclusion des auteurs du Corps noir de l’être : c’est en voulant supprimer tout non-sens et toute absurdité qu’on s’y précipite le plus vite, tête baissée.

À l’aplomb de leur théorie les auteurs de ce texte émettent la remarque suivante : dans un monde où tout vide intérieur de l’être a disparu, il ne restait plus qu’une personne dans Anoniris à conserver ce vide interne : Basam-Damdu lui-même, blindé contre les effets de sa machine. Ce qu’il ignorait au départ, c’est que son corps noir interne, sans doute parce qu’il était le seul à subsister et parce que lui-même avait fait de sa personne un objet de culte, s’est révélé un puissant attracteur se substituant pour partie au corps noir de l’être inopérant de chacun de ses sujets. D’où le culte immense et sans faille que tout le pays lui vouait sans la moindre réserve. Basam-Damdu sans s’en rendre compte était parvenu à transformer un culte de personnalité banale en déification absolue.

Peut-être a-t-il à un moment perçu que sa seule présence physique ne servait plus à rien et qu’il lui suffisait dans ces conditions de ne laisser que son vide, un vide se substituant à tous les manques de vide de ses concitoyens. Il avait sans doute dû finir par faire sien l’aphorisme d’un très ancien écrivain franco-roumains, selon lequel tout était inutile et que le vide seul aurait suffi.

Après tout, ne dit-on pas que ceux qui ont pu pénétrer jusqu’au cœur du temple de Salomon, n’y ont trouvé que du vide ? Dieu lui-même ne serait-il au fond rien d’autre que le nom que l’on donne au vide parce que c’est du vide que sont extraites toutes les pensées du monde et que ce vide lui-même ne souffre aucun nom qui puisse pleinement le définir ; toutes les religions en conséquence, n’étant alors que le culte des différentes formes données au vide ?

 

À la fin de leur ouvrage, les auteurs (encore une fois, anonymes) du Corps noir de l’être rendent hommage à un écrivain ou philosophe, vieux de plusieurs siècles dont le nom exact n’est pas parfaitement parvenu jusqu’à nous ; un certain Sigismond Fried ou Froud, peu importe. Celui-ci dans un livre, peut-être appelé L’interprétation des rêves et dont l’intégralité ne nous est pas non plus parvenue, a estimé qu’il y a dans tout rêve une composante indéchiffrable qu’il a nommé « ombilic du rêve ». Eh bien, pour les auteurs du Corps noir de l’être, ce Fried ou Froud aurait le premier, anticipé l’existence du corps noir de l’être. L’ombilic du rêve se situe exactement là où l’on peut se tenir, au plus près de cet étrange vide qui est le vrai centre de gravité de l’être, et d’où s’échappe les traces imagées de l’à peine figurable, toutes les vapeurs du rêve que le temps et le labeur humain ne dissiperont jamais complètement.

 

« Un songe (me devrais-je inquiéter d’un songe ?) » chantait déjà il y a bien longtemps l’Athalie de Racine.

 

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